Entreprise Demotera, interview de Paul Rivier
Paul Rivier est diplômé en « Génie des Systèmes Énergétiques » depuis 2007, par l’École d’Ingénieurs des Mines à Nantes (France). Il a créé Demotera en 2008 avec Pierre Paysant-Le Roux, qu’il a rencontré dans cette école.
Comment les logiciels libres sont arrivés dans vos activités professionnelles ?
« J’ai découvert les logiciels libres via le système GNU/Linux, en 2002, que j’ai exclusivement utilisé durant toutes mes études. La mono-culture du système d’exploitation de Redmond et des formats de sa suite bureautique était encore plus marquée qu’aujourd’hui, et il m’a donc fallu défendre mon droit à utiliser une informatique Libre. Ce besoin de justifier mes choix m’a forcé à analyser la place que prenait l’informatique dans la société et à bâtir un argumentaire solide en faveur des solutions Libres. En attendant que les mentalités évoluent, mon cursus scolaire avançait et je devais analyser les données, préparer les rapports et les supports de comptes-rendus oraux avec mon système libre, en tâchant d’être irréprochable sur la forme pour ne pas laisser à mon entourage une impression d’infériorité technique de mes outils. J’ai conservé cette exigence envers le logiciel libre, car les vecteurs de diffusion les plus puissants auprès du public non-initié sont la gratuité et la qualité du logiciel. Les considérations idéologiques, bien souvent, viennent par la suite, car elles remettent en cause bien plus d’aspects. - Ce sont d’ailleurs probablement ces remises en causes, cette vision alternative de la place de la production et du travail dans l’économie, et de l’économie dans la société, qui ont été ma plus grande source de motivation pour créer une entreprise. C’était la solution de facilité pour pouvoir fournir ma force de travail dans un objectif et un environnement compatibles avec mes convictions. Il restait à préciser ce que serait notre cœur de métier. - En 2007, durant mon projet de fin d’études au « Centre Énergétique des Procédés » (CEP), un laboratoire de recherche des Mines de Paris, j’ai constaté que les préoccupations informatiques avait pris une place importante dans le quotidien des chercheurs, sans qu’ils n’en prennent conscience. Ainsi, l’outil informatique était considéré comme auxiliaire tout en occupant une grande partie du quotidien. La faible reconnaissance de la place de cet outil barrait la route à l’optimisation de son utilisation. Quelques logiciels libres, et une vieille machine dans l’antichambre de la poubelle car trop peu puissante pour le système d’exploitation gourmand venu d’outre-atlantique, m’ont permis de déployer en quelques jours des outils de travail collaboratif indispensables aux activités du CEP. Après quelques échanges avec l’équipe, les pratiques évoluèrent, le développement collectif sur un dépôt de source versionné pris la place de la méthode D, et d’autres outils collaboratifs furent exploités avec un gain d’efficacité immédiat et durable pour les chercheurs. Je tenais une idée d’entreprise. »
Comment a débuté votre entreprise et vos offres de développement avec du Libre ?
« Depuis septembre 2007 nous nous sommes installés à Rennes et nous avons travaillé à temps plein pour concevoir une offre et préciser notre expertise : la conception de Systèmes d’Informations (S.I) pour la communication, la collaboration et le développement durable. Les statuts furent déposé en avril 2008. »
Quelles sont les demandes de vos clients par rapport à vos offres de services ?
« Nos clients souhaitent bénéficier d’interlocuteurs compétents sur différents aspects du travail en équipe, et indépendants du logiciel-marchandise. Pour des interventions spécifiques, notre double compétence en physique énergétique et en informatique nous donne un fort avantage en efficacité et en qualité de la prestation. - De notre côté, nous aimons faire connaître les possibilités innovantes de l’outil informatique, mais nous nous heurtons parfois à l’absence de demande, en particulier sur des techniques de pointe que nous apprécions particulièrement. C’est pour cette raison que notre travail actuel est centré sur les outils de travail collaboratif, car c’est un domaine qui bénéficie en ce moment d’une évolution des cultures, et sur lequel on peut donc innover tout en rencontrant une demande. C’est dans ce cadre que nous avons mis au point le service AtikTeam, une plateforme de collaboration simple d’accès et très performante, adaptée pour tous les types de projets qui impliquent plusieurs collaborateurs. - Les clients du service AtikTeam nous contactent car ils ont besoin d’un système de collaboration complet et clé en main. Nous les accompagnons pour adapter les outils en fonction des métiers et des usages. Ils sont satisfaits d’avoir un service fiable, efficace, innovant et pertinent, le tout avec une prise en main rapide. L’autre aspect important est la réactivité du service : AtikTeam évolue, régulièrement, pour s’adapter aux évolutions des besoins de ses utilisateurs. Cela fait partie de notre offre.»
Quelle méthode vous permet de suivre les besoins de votre clientèle ?
« Nous travaillons nous-mêmes avec les méthodes que nous proposons, en particulier en ce qui concerne nos contributions au logiciel libre. Nous avons besoin de communiquer et de collaborer avec d’autres développeurs que nous n’avons souvent jamais rencontrés. De plus, notre compétence en physique énergétique nous permet de proposer une présence au sein des équipes de certains clients, et d’observer ainsi les usages et besoins en terme d’outils collaboratifs. »
Où est localisée votre équipe et quels sont vos rayons d’action géographique ?
« Nous sommes installés sur Rennes et nos activités rayonnent sur la France entière. L’essentiel de notre clientèle travaille à Paris. Nous appliquons nous-même une politique de éco-responsable dans notre entreprise Demotera. L’usage de la voiture est évité, notre mode de déplacement privilégié étant le vélo+train. C’est rapide, agréable et ça nous permet de faire du sport sous prétexte professionnel (rires). En tout cas, cohérents avec nos convictions. »
Comment avez-vous mis en place votre logiciel et votre offre de service ?
« Nous avons effectué des essais en 2007-2008 sur une agrégation de logiciels libres répondant à différents besoins : documentation interne, planification, gestion documentaire etc. Début 2008, nous avons conclu que pour relever notre défi de performance et de simplicité d’utilisation, il nous fallait intégrer fortement, ensemble, tous les aspects de la collaboration dans un outil homogène et cohérent. C’est le début de 10 mois de développement, à temps complet, pour mettre au point une solution solide : AtikTeam. Depuis, nous avons eu des clients, et le développement de la plateforme continue à un rythme soutenu. Nous sommes heureux d’avoir pu utiliser exclusivement des solutions libres et des formats standards, et que ce développement ait bénéficié à plusieurs logiciels libres.
Quel est le statut de votre entreprise et vos secteurs d’activités ?
« Nous sommes actuellement deux associés, en SARL, nous envisageons de trouver de nouveaux associés courant 2010, et pourquoi pas évoluer vers le statut de société coopérative. Nous travaillons pour des industriels, des laboratoires de recherche, des groupements d’entreprises, essentiellement sur le domaine de l’énergie et de l’environnement. »
Quelles sont les attentes de vos clients vis à vis de solutions en logiciel libre ?
« La garantie de la pérennité est l’aspect le plus important pour un client qui choisi un prestataire de service pour une plateforme collaborative : avec AtikTeam, nous concentrons notre travail sur l’amélioration de l’outil et sur la qualité de l’hébergement plutôt que sur une énième implémentation isolée. Ce faisant nous apportons une réelle valeur ajoutée pour répondre aux besoins actuels. Nous pouvons donc nous concentrer sur l’intégration, la qualité et la réactivité à l’évolution des besoins. »
Qu’est ce qui rend vos activités uniques sur le marché ou par rapport à la concurrence ?
« Par la qualité de notre écoute, nous impliquons nos utilisateurs dans la conception de la plateforme de demain. Nos clients sont vecteurs de satisfaction, et à ce jour nous n’avons encore jamais eu de résiliation. De plus, notre compétence en gestion de projet et en énergétique nous permet de proposer une offre complémentaire de portage de la plateforme dans les équipes du domaine de l’énergie et de l’environnement, ce qui présente une forte garantie de succès de son utilisation, et donc un gain de productivité et de qualité dans les projets. »
Quels sont les freins à l’utilisation de logiciels libres que vous avez rencontré auprès des clients ?
« Les utilisateurs ont leurs habitudes avec des outils propriétaires, souvent privateurs de liberté par l’enfermement dans des formats verrouillés. Les barrières au libre en entreprise reposent sur la frilosité au changement d’outils de travail, et sur l’appréhension de la « punition » que ne manquera pas d’infliger la solution propriétaire à l’utilisateur qui chercherait à s’en écarter. Mais de nombreux utilisateurs ont conscience qu’ils dépendent trop de ces produits conçus pour enfermer dans un environnement propriétaire. Ils sont également lassés du « passage à la caisse » régulièrement nécessaire pour pouvoir ouvrir les pièces jointes qui sont dans un nouveau format fermé. »
Quelles sont les actions que vous avez mises en place pour faire connaître vos activités ?
« Nous sommes encore peu visibles car nous avons investi tout notre temps sur le projet AtikTeam. Désormais nous avons une offre satisfaisante et un site internet de qualité depuis 2009, et nous pouvons communiquer de plus en plus, être régulièrement présents sur les salons. »
Quel est l’origine du nom de votre entreprise « Demotera » ?
« Demotera est la jonction de « demo », le peuple, et « tera », la terre. »
Comment êtes-vous devenus membre de CapLibre, association d’entrepreneurs en services en Logiciel Libre basée à Rennes ?
« L’entreprise est devenue membre de Caplibre en mars 2009. Les entreprises qui défendent le logiciel libre se retrouvent dans un réseau d’acteurs. J’aimerais que CapLibre apporte plus de visibilité à nos activités, que cette association permette de fédérer toutes les compétences nécessaires pour répondre à la demande des clients et que CapLibre soit perçu comme un pôle incontournable du Libre en Ille et Vilaine. - Le fonctionnement des entreprises dans le Libre et leurs licences d’utilisation participent et soutiennent une dynamique auprès de la communauté. Quelles sont les moyens de redistribuer que vous proposez ?
« AtikTeam repose sur de nombreux composants libres auxquels nous participons par la mise à disposition de correctifs, de mises à jour, et de rapports de dysfonctionnement. Nous contribuons également sur les outils que nous utilisons au quotidien : emacs, mercurial, ruby on rails etc. Nous ne faisons pas de rétention volontaire de code pour une hypothétique exclusivité, car nous serions les premiers perdants de ce jeu. C’est une des forces du logiciel libre, comme l’analyse Eric Steven Raymond dans son essai « The Cathedral and the Bazaar ». »
Êtes-vous membre d’un « groupe utilisateur linux » ou d’autres types d’association dans le champ du Logiciel Libre ? Quelles sont vos activités au sein de ces associations ?
« Je suis Membre de la FSF, Free Software Fondation (International), et de l’APRIL, Association pour la recherche en Informatique Libre (France) depuis 2006. Lors de rencontres associatives, je participais en informant sur les intérêts des logiciels libres auprès du grand public lors de conférences et en aidant lors d’installation de logiciels libres (install party). Actuellement j’ai concédé mon droit de copie (copyright) et la gestion légale de mes développements à la FSF, condition requise pour faire entrer du code dans les projets GNU. En ce qui me concerne, il s’agit essentiellement de légères contributions sur l’éditeur GNU Emacs. Enfin, je suis heureux d’être de temps en temps invité à parler d’une technologie libre lors d’ateliers organisés par la joyeuse association Rennaise Actux. »
Licence de diffusion CC BY ND Interview de Paul Rivier, de Demotera
Interview effectué par Valérie Dagrain sept. 2009
http://valerie.dagrain.numerimoire.net
Contact: valerie.dagrain@numerimoire.net